03/05/2026
Le 9 février 2026, l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), souvent décrite comme le « GIEC de la biodiversité », a publié le premier rapport mondial consacré aux liens entre entreprises et biodiversité.
Élaboré pendant trois ans par 79 experts internationaux et approuvé par 150 États membres, ce rapport marque une étape structurante dans la prise en compte de la nature par le monde économique.
La biodiversité désigne la diversité du vivant dans toutes ses formes. Elle s'exprime à trois niveaux : la diversité génétique, la diversité des espèces et la diversité des écosystèmes. Elle est le socle sur lequel repose toute activité économique. Sans pollinisateurs, pas d'agriculture. Sans forêts, pas de régulation du cycle de l'eau. Sans sols vivants, pas de matières premières biosourcées.
C'est précisément ce que documente le rapport IPBES 2026 : toutes les entreprises, sans exception de taille ou de secteur, dépendent des services que leur rend la nature et ont un impact sur cette dernière. Ce constat n'est pas nouveau, mais il est désormais étayé, quantifié et approuvé par 150 gouvernements.
Le rapport met en lumière un déséquilibre structurel : les subventions à l'agriculture intensive, aux énergies fossiles, à l'exploitation minière et à la pêche industrielle représentent environ 7 300 milliards de dollars par an. À l’inverse, les financements dédiés à la protection et à la restauration des écosystèmes ne représentent que 3 % des flux financiers mondiaux.
Ce déséquilibre n'est pas seulement un problème environnemental. Il crée une distorsion économique systémique : les entreprises qui dépendent de ressources naturelles dégradées construisent leur modèle d'affaires sur des fondations fragilisées.
Malgré cette dépendance structurelle, la biodiversité reste largement absente des stratégies d'entreprise. Le rapport IPBES souligne que très peu d'organisations ont intégré la biodiversité dans leur gouvernance, leur gestion des risques ou leurs décisions d'investissement.
Un premier volet est rarement évalué en dehors des obligations réglementaires : les dépendances. Toute entreprise dépend du bon fonctionnement des écosystèmes : régulation du climat, approvisionnement en matières premières, qualité de l'eau. Mesurer uniquement ses impacts sans évaluer ses dépendances revient à ne lire qu'une moitié du tableau.
Un second angle est tout aussi sous-estimé : la localisation des impacts. Nous observons que les entreprises commencent naturellement par mettre en place des actions au niveau de leurs propres sites de production. C'est concret mais insuffisant. Les enjeux principaux se jouent sur l'ensemble de la chaîne de valeur : ce sont souvent les activités liées à l’amont qui concentrent les impacts les plus significatifs sur la biodiversité.
Ces deux angles morts exposent les entreprises à trois catégories de risques :
Les risques opérationnels d'abord, notamment : dégradation des ressources naturelles dont dépend l'activité, tensions sur les approvisionnements en matières premières. Pour les filières alimentaires cela peut se traduire par exemple par une instabilité des rendements agricoles.
Les risques financiers ensuite : dépréciation d'actifs situés dans des zones à fort risque naturel, pression croissante des investisseurs institutionnels intégrant les critères nature dans leurs décisions.
Les risques réglementaires enfin : le rapport appelle explicitement les États à renforcer les cadres juridiques et politiques en faveur de la nature. Si ce renforcement n'est pas encore généralisé, la direction est posée. Les entreprises qui n'anticipent pas ce mouvement se retrouveront en position réactive.
Ces trois catégories de risques sont réelles. Mais se concentrer uniquement sur leur dimension réglementaire crée une fausse impression de maîtrise. Les entreprises qui n'abordent la biodiversité qu'à travers la question « qu'est-ce qu'on va devoir reporter ? » passent à côté du vrai sujet.
Le rapport IPBES pointe un risque bien plus profond : l'effondrement partiel de services écosystémiques dont dépendent des pans entiers de l'économie mondiale. Ce n'est pas un risque de réputation ou de conformité. C'est un risque sur le modèle d'affaires lui-même.
Le rapport ne s’arrête pas au diagnostic. Il identifie plus de 100 leviers d'action.
Trois priorités structurantes émergent pour les entreprises.
Mesurer ses impacts implique d'intégrer l'ensemble de la chaîne de valeur : les fournisseurs et matières premières en amont, les phases d'utilisation et de fin de vie des produits en aval. Or les entreprises connaissent souvent mal cette chaîne, et passent ainsi à côté des impacts les plus significatifs.
Car c'est bien à travers leurs activités, tout au long de cette chaîne, que les entreprises exercent des pressions sur la biodiversité : changement d'usage des terres, pollutions, surexploitation des ressources, introduction d'espèces invasives, contribution au changement climatique. Ces pressions ne se concentrent pas sur un seul maillon. Elles se distribuent sur l'ensemble du système.
La biodiversité dépasse largement le périmètre de la RSE. Elle pèse sur les décisions d'investissement, oriente la stratégie achats, structure les politiques de gestion des risques et s'impose comme un enjeu clé pour la direction générale.
Le rapport insiste sur ce point : les transformations nécessaires ne peuvent être portées par les seules entreprises isolément. Elles supposent une collaboration renforcée entre acteurs économiques, financiers et politiques. Les initiatives sectorielles et les coalitions d'entreprises jouent ici un rôle déterminant.
Les entreprises qui traitent sérieusement leurs risques biodiversité découvrent souvent, chemin faisant, que la démarche génère aussi des opportunités concrètes :
Une stratégie biodiversité peut s'initier à de multiples niveaux : évolution des pratiques sur les sites, engagement des fournisseurs, gestion des matières premières, formation des équipes. Mais multiplier les actions ne suffit pas si elles ne sont pas alignées avec les enjeux réels de l'entreprise.
C'est pourquoi la première étape déterminante est une analyse de matérialité robuste intégrant à la fois les impacts et les dépendances aux services écosystémiques, sur l'ensemble de la chaîne de valeur. C'est elle qui oriente l'action là où elle sera la plus pertinente, et qui évite de disperser les efforts sur des sujets périphériques.
En pratique, les priorités varient fortement d'une entreprise à l'autre : une industrie avec de grands sites à forte emprise au sol concentrera ses efforts sur ses impacts directs, quand une entreprise dont les enjeux se situent à l'amont orientera en priorité sa stratégie vers la sélection de matières premières issues de pays à faible risque biodiversité, cultivées selon des pratiques moins impactantes sur les écosystèmes. Il n'y a pas de réponse universelle. C'est précisément ce que révèle une analyse de matérialité bien conduite.
Pour les entreprises soumises à la CSRD, cette démarche s'inscrit directement dans les exigences de double matérialité qui impose précisément d’évaluer à la fois les impacts de l’entreprise sur la biodiversité et les risques que la perte de biodiversité fait peser sur son activité.
Quelques décisions structurantes permettent d'enclencher la démarche :
Le rapport IPBES ne demande pas aux entreprises de devenir des acteurs de la conservation. Il leur impose de reconnaître une réalité plus simple : la nature n'est pas un sujet externe. C'est une infrastructure économique.
Ne pas l'intégrer revient à piloter une entreprise sans voir une partie de ses actifs critiques. Les organisations qui prennent ce sujet au sérieux aujourd'hui font certes un choix environnemental. Mais elles font surtout un choix stratégique : celui de corriger un angle mort avant qu'il ne devienne un risque visible.
Ce rapport change quelque chose dans notre façon d'aborder nos missions. Il nous donne un argument supplémentaire pour convaincre les entreprises que la biodiversité n'est pas un sujet périphérique. C'est une priorité stratégique, au même titre que le climat. Et c'est maintenant qu'il faut s'en emparer.
Concrètement, les démarches les plus efficaces reposent sur trois piliers : une lecture complète de la chaîne de valeur, des outils capables de quantifier des impacts diffus, et une traduction rapide en décisions opérationnelles.
Chez EVEA, l’ACV appliquée à la biodiversité constitue le socle de notre approche. Nous ne l’utilisons pas comme un simple outil de reporting, mais comme un véritable instrument de décision stratégique, capable de révéler des points chauds inattendus. Si l’ACV constitue un cadre robuste, sa pleine valeur réside dans sa capacité à être contextualisée. C’est pourquoi nous la combinons avec des outils cartographiques, des données écologiques et des modèles complémentaires, mobilisant des expertises en biodiversité, agronomie et écologie, afin d’ancrer l’analyse dans les contextes locaux. C'est cette combinaison de rigueur méthodologique et d'expertise terrain qui nous permet d'aller au-delà du cadre de l'ACV et de répondre à la complexité réelle des enjeux biodiversité de nos clients.
Si vous souhaitez identifier vos dépendances critiques et transformer cet angle mort en levier, contactez-nous.
Sujet suivi par Mathilde Audrain et Mathilde Verrier, consultantes ACV et biodiversité
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