19/06/2026
Le 13 février 2026, la France a publié sa troisième Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE 3). L'objectif central : ramener la part des fossiles dans la consommation énergétique nationale de 60 % à 29 % d'ici 2035. C'est un engagement attendu depuis trois ans, et dont le retard dit déjà quelque chose sur la difficulté de l’exercice.
Mais réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne suffit pas à réduire tous les impacts environnementaux. Une analyse multi-critères, prenant en compte plusieurs indicateurs environnementaux, le montre : la trajectoire que dessine la PPE 3 va déplacer des pressions environnementales autant qu'elle en supprimera. Sur les ressources minérales, sur la biodiversité, sur les chaînes d'approvisionnement.
Pour les industriels qui doivent traduire ces orientations en décisions concrètes, la vraie question devient : comment décarboner sans déplacer le problème ?
Dans une analyse de cycle de vie (ACV), l'énergie apparaît partout. Elle n'est pas associée à un secteur ou à une étape particulière : on la modélise à l'extraction des matières premières, à la fabrication, au transport, à l'usage, à la fin de vie. Pour la quasi-totalité des produits étudiés, l’énergie figure parmi les premiers postes d'impact, et donc parmi les premiers leviers sur lesquels agir en éco-conception.

Figure 1 : part de l’énergie dans le bilan ACV (réseau électrique à gauche et répartition empreinte écologique mondiale à droite)
Ce lien entre énergie et impacts environnementaux est bien documenté pour le climat. Selon le Global Footprint Network, les émissions de GES liées à la combustion des fossiles représentent 56 % de l'empreinte écologique mondiale. Parmi les principales causes du dépassement des limites planétaires figurent l'utilisation massive des combustibles fossiles et certaines formes d'agriculture intensive. La transition énergétique lève l'une de ces pressions. Les autres restent entières.
La PPE 3 définit la politique énergétique française pour la période 2026-2035. Elle s'inscrit dans le prolongement de la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC 3, décembre 2025) et arrive avec presque trois ans de retard sur les échéances initialement prévues. Un délai significatif pour un document d'orientation aussi structurant.
Ses objectifs sont ambitieux : réduire la part des énergies fossiles dans la consommation totale de près de 60 % à 29 %, porter l'électricité à 38 % et les énergies renouvelables non électriques à 32 %.

Figure 2 : priorités de la PPE 3
Figure 3 : évolution de la production d’énergie d’ici 2035
La sobriété y est intégrée comme condition de la transition, pas comme simple variable d'ajustement. La plupart des scénarios prospectifs actuels partent du même constat : la meilleure énergie est celle que l'on ne consomme pas.
Les objectifs EnR ont finalement été revus à la baisse en fin de processus.
D'un point de vue environnemental, la PPE 3 raisonne quasi exclusivement en termes de réduction des GES. Elle est nécessaire, cohérente avec la SNBC, mais borgne sur un point structurant : aucune approche multicritère n'est intégrée. Or la transition qu'elle dessine va déplacer et transformer certaines pressions environnementales vers d'autres enjeux que le seul changement climatique.
Un transfert d'impacts, c'est l'amélioration d'un indicateur environnemental qui s'accompagne d'une dégradation sur un autre, ou d'un déplacement de pressions d'une étape du cycle de vie vers une autre, parfois à l'autre bout du monde. C'est l'une des notions centrales de l'ACV, et l'une des plus utiles pour évaluer des décisions qui semblent vertueuses sur un seul critère.
Appliquée à la transition énergétique, la lecture est claire : la France va émettre moins de GES en 2035 grâce au recul des fossiles. Mais la montée des énergies renouvelables électriques et du nucléaire va intensifier la pression sur d'autres ressources. Les énergies renouvelables électriques sont plus gourmandes en ressources minérales que les centrales thermiques, par kWh produit.
La pression sur les ressources minérales va s'accroître à l'échelle mondiale, sous l'effet conjugué de la transition énergétique européenne et des dynamiques mondiales de décarbonation. Et qui dit plus de ressources minérales dit plus d'impacts sur les écosystèmes et la biodiversité, souvent loin des sites de production d'énergie. Selon l'association Systext, l'industrie minière est celle qui génère le plus grand nombre de conflits environnementaux et sociaux dans le monde : conflits liés à l'accaparement de terres, à la pollution des eaux et à la destruction d'écosystèmes locaux.
En synthèse : la transition énergétique telle que la dessine la PPE 3 devrait soulager la limite planétaire du changement climatique. Elle risque d'accentuer la pression sur les limites physiques liées aux ressources et sur la limite planétaire liée à la biodiversité.
Les transferts d'impacts ne sont pas les seuls risques à anticiper. La transition énergétique crée aussi de nouvelles dépendances stratégiques. Comme le souligne le règlement européen sur les matières premières critiques, l'Europe risque de créer de nouvelles dépendances, différentes dans leur nature, mais potentiellement aussi structurantes, vis-à-vis des métaux et minéraux nécessaires aux technologies bas-carbone : lithium, cobalt, terres rares, cuivre.

Figure 4 : matières, technologies et secteurs les plus concernés par le Critical Raw Material Act de l’UE (très lié à la transition énergétique)
C'est une distinction importante : les transferts d'impacts relèvent de l'évaluation environnementale au sens de l'ACV. Les dépendances aux matières critiques relèvent de la résilience des chaînes de valeur et des risques d'approvisionnement. Les deux dimensions se recoupent sans se confondre : les réponses à apporter, comme les acteurs concernés, ne sont pas les mêmes.
La pression réglementaire ne se déplace pas simplement du carbone vers d'autres indicateurs : elle s'étend. Les exigences sur les GES ne disparaissent pas ; elles sont rejointes par des obligations croissantes sur la biodiversité, les ressources et les chaînes d'approvisionnement. Un industriel qui optimise uniquement son empreinte GES aujourd'hui prend le risque d'être hors cadre à horizon réglementaire prévisible (5 à 10 ans).
Les dépendances aux matières critiques sont un risque stratégique croissant. La concentration géographique de l'extraction et du raffinage de certains métaux expose les chaînes de valeur à des risques d'approvisionnement réels. Il existe des méthodes qui permettent notamment d’ajouter un indicateur à l’ACV pour évaluer la criticité d’un produit, ou des approches complémentaires afin d’évaluer les risques à l’échelle d’une entreprise via des matrices de criticité.
Les parties prenantes posent ces questions de plus en plus souvent. Investisseurs, donneurs d'ordre, acheteurs publics commencent à demander des évaluations environnementales qui vont au-delà du carbone.
Par exemple, un industriel du secteur énergétique engage avec ses fournisseurs des actions de R&D pour développer des matériels plus performants d’un point de vue carbone mais limitant aussi les transferts d’impact grâce à l’ACV.
L'ACV multicritères n'est pas un outil de freinage. C'est un outil de cadrage, celui qui permet de distinguer une décision apparemment vertueuse d'une décision réellement robuste. Elle permet d'identifier les transferts d'impacts avant qu'ils se produisent, d'anticiper les dépendances nouvelles, et d'arbitrer entre des options qui toutes ont des avantages et des limites selon l'indicateur retenu.
La PPE 3, dans sa version actuelle, ne fournit pas encore de cadre explicite pour une lecture pleinement multicritère. Croiser l'ACV multicritères avec une analyse de criticité des matières premières, c'est ce qui permet de passer d'une décision apparemment vertueuse à une décision robuste.
Mike Nunes, chef de projet ACV et éco-conception, référent systèmes électriques chez EVEA
Vous souhaitez en savoir plus ?
Contactez-nousAutres articles
15/12/2023
Impacts et criticités des métaux : vers une approche hybride combinant ACV et analyse qualitative
Par Mike Nunes, chef de projet ACV et éco-conception chez EVEA
07/10/2025
Croiser l'ACV et les limites planétaires pour évaluer la soutenabilité des produits et activités
Découvrez comment l’ACV couplée aux limites planétaires aide à mesurer la soutenabilité réelle des produits et activités
26/01/2026
Matériaux critiques : aller au-delà de l'ACV pour sécuriser les décisions de conception
Pourquoi l’ACV ne suffit plus face aux matériaux critiques. Criticité, dépendances et risques d’approvisionnement : une lecture complémentaire pour sécuriser les choix de conception